Cimetière

Elle avait acheté un kimono

Elle avait acheté un kimono

Par Isabelle Faccini

Elle avait acheté un kimono. Elle ne savait pas vraiment pourquoi. La sonorité du mot roulant comme une balle sur le sol. Peut-être à cause de ces longues manches, ces grands rectangles, ces étendards qui évoque le déplacement. Offrant au corps la possibilité de la lenteur. Qui entraîne l’autre. Le bras ou la manche?. Qui accompagne la verticalité lorsque les bras sont ouverts?. La main suspendue au dessus du sol.
Ou peut-être à cause de la brillance de la matière; ces vibrations lumineuses modifiant la couleur. Brillant, non, plutôt satinée. Comme si la lumière glissait dessus.
Laissant juste quelques éclats au passage.
Revêtue ainsi, le corps ne pouvait que mesurer ses gestes. Le temps avait la possibilité, alors, de se déployer dans le mouvement, jusqu’à la rémanence.
Il était doublé de rouge, un rouge sombre qui contrastait avec le beige de l’extérieur.
La lumière, elle n’en avait jamais douté. Il suffisait d’appuyer sur l’interrupteur pour qu’elle soit. Mais qu’elle puisse être reliée aux mouvements du corps, cette lumière. Qu’elle en vienne.
Et le rouge contenant. Parce qu’il faudrait qu’il glisse vers le sol et que le rouge soit vu. Lentement retourné.
Certainement, elle avait acheté ce kimono aussi pour ça. Pour qu’il soit lentement retourné. Et que son poids le matérialise en cette couleur, là, à ses pieds.
Comment serait revêtu le corps dessous, alors. De ce qui crée l’impudeur?
Seulement quelques endroits recouverts et d’autres pas. L’impudeur ne se trouvant pas dans les endroits montrés, mais de quelles façons ils peuvent être cachés Comment est-il lorsqu’elle n’est pas là. Il faudrait avoir le don d’ubiquité. Non, il ne faudrait pas. Conserver la possibilité de se promener dans ce qui échappe. Ces paysages un peu flous dans le lointain dont on ne peut définir exactement la teinte. Une brume colorée au travers de laquelle se dessine des formes sans relief, seulement les contours. Il ne faudrait pas, car alors il ne serait plus nécessaire de dire. Il n’y aurait plus ce plaisir d’entendre. De comment c’est dit, si cela est. Même si les mots ne sont toujours qu’une empreinte dans l’instant.
Lorsqu’elle était heureuse, sa démarche n’était pas la même. Elle sentait l’air glisser dessous sa jupe. Il y avait alors, le mouvement de son corps et celui du monde autour. Deux balancements distincts. La réalité n’étant pas toujours à l’extérieur.
Désormais elle croyait ce qu’on lui disait. Seulement, parfois, elle se demandait où ces mots prenaient naissance. Mais elle croyait. Peut-être parce qu’elle même en faisait l’expérience. Même s’ils sont infiniment l’instant, ils surviennent d’ailleurs. En remonter le fil, c’était une autre affaire. Parce qu’il est faux de croire que l’on échappe à ça. Parce qu’il fallait bien que ça prenne naissance quelque part. Alors il valait mieux croire ce qu’on lui disait. Au demeurant, c’était plus simple. Après, on sait bien que ça se complique. Parce qu’alors, ça peut dépasser l’entendement.
Elle savait bien ces images lorsqu’elle a acheté le kimono. C’était pour qu’il glisse à terre, mais aussi pour s’en envelopper lorsque la nuit, il fait un peu plus frais. Elle pensera plus tard à ce qu’elle mettra dessous.
-Tu sais, j’aime marcher avec toi dans la rue. Certainement à cause de cette main que tu mets parfois sur ma nuque. De la façon dont tu m’entraînes. De nos doigts qui se touchent, s’entremêlant parfois. J’aime être assise de l’autre côté de la table, cherchant ton regard. Que tu ne prêtes pas si facilement.
Lui avait-elle dit, tous deux assis à la terrasse d’un café.
Il l’avait regardé étrangement lorsqu’elle lui avait déclarer ça. Pourquoi lui avait-elle dit ça, d’ailleurs. Peut-être pour voir. Déjà pour voir comment ça faisait que de prononcer ça. Puis aussi comment on pouvait y répondre. Ce pouvait être une main glissant entre les cuisses. C’eut été la réponse la plus juste. Dessous la jupe. Elle aurait tressailli. Il aurait pu en sourire. Les mots n’appellent pas toujours les mots.
Ils s’était levés, elle n’avait pas eu besoin de rabattre sa jupe; elle ne fut pas retroussée. C’est dommage.
Pourtant, elle avait acheté ce kimono. Elle savait bien pourquoi ; c’est difficile de renoncer. Et elle se disait que peut-être elle avait tort de se laisser tirer la manche, d’écouter ce qu’une voix lui susurrait à l’oreille : qu’il fallait peut-être du temps.
Il y avait presque de la nostalgie. Il y avait presque déjà de la nostalgie dans cet acte et toutes les images qu’il traînait dans son sillage. Il y avait quelque-chose en quoi elle ne pouvait pas croire, et pourtant elle avait envie, encore. Peut-être à cause de cette curieuse familiarité entre eux. Elle n’avait jamais rencontré ça. Et elle en voulait encore un peu. Même s’il manquait tant de choses. Elle ne pouvait s’empêcher de songer à ce qu’elle aurait envie de porter dessous.
Elle ne pouvait imaginer, alors, qu’il ne le verrait pas.
C’est curieux comment l’on quitte quelqu’un. Un fil que l’on tire et s’apercevoir que l’on pourrait tirer dessus indéfiniment sans que jamais rien ne vienne. Seulement à un moment donné, il s’est tellement effiloché qu’il semble avoir disparu. Alors, la main s’ouvre et il s’échappe.
Elle voyait bien qu’il devenait de plus en plus fin, mais elle imaginait qu’il pourrait retrouver de l’épaisseur. Comme si ce pouvait être plausible. Ou le désir inavouable qu’il fallait qu’elle puisse voir les choses se déliter pour accepter de refermer la porte.
Et après, ce passage sans lumière, inévitable. Peut-être est-ce d’ailleurs cela qu’elle redoutait le plus.
Lorsque son regard ce posa sur lui, c’est à ça qu’elle pensait; ce passage inévitable.
Mais après, toujours l’étonnement. Pourtant, dans ce long couloir, on ne peut imaginer que ce soit possible. Le seul auquel il semblerait raisonnable de devoir se raccrocher serait plutôt qu’il était à accepter son improbable réalisation. Certainement que ce qu’elle voulait, devait réunir trop de choses. Juste une chimère. Elle redoutait d’y pénétrer à nouveau. Alors, repousser le moment où il faudrait y aller.
Mais lorsqu’ils se quittèrent sur le trottoir, elle sentit que ce qui inévitablement glissait sur le sol, n’avait rien à voir avec le rouge.
Elle traversa la rue. Arrivée sur le trottoir d’en face elle se retourna; elle ne le vit pas.
Il avait déjà disparu. Il avait disparu et c’était elle qui partait. Sans vraiment très bien s’en rendre compte.
Il a fallu que les jours passent pour qu’elle comprenne.
Le fil avait glissé sur le sol. Peut-être apprendre à renoncer. Dans l’instant tout au moins.

Isabelle FACCINI